Ana Negro Et L’ « Objet » Humain

 Ana Negro Et L’ « Objet » Humain

Jean-Paul Gavard-Perret.  2011.  Correspondance personnelle. 

Ana Negro dynamisel’immobile, permet de fusionner le concretcomme le symboliqueavec la visionqu’elle en donne. Le portraitn’yestjamais une simple surface. La peinture non plus. Leurapparence et leurconfrontationpeuventplonger sur des énigmesquiinterpellentdans le rapprochementindéniable de l’art et de la vie.

Le corps reste le processusuniqued’unetellecréation. Ana Negro le metdans l'épreuve de son désir de transformationdans une confrontation entre la vie et la mort, une relation à l’Autre et à la mortselon une approche sensible, personnelle, intuitive et subjective basé sur une dynamique de recherche et de découverte. Explorant les attitudes du corps dans l'intimité de la sexualité, l’artiste les transforme selon les principes de la survivance et de la plasticité du temps.

À traverscetterecherche, les réelsenjeuxdemeurent le corps, saperception, sesidentités et sesmultiplesdéfinitionsauseinde l'expérience esthétique. Le corps devient une imageau-delàde l'image, une imagecherchant le sens de la Présence. Ilpermet d'illustrer des véritésabstraitesouencorelointaines. Les typologies de « rapports » des corps ont le pouvoirmystérieux de transformer le corps physique, vulgaire, en corps qui porte et supporte le mystèrecomme à samanièreFraAngelicoavaitcommencé de le percevoir.

Commedans le NouveauTestament, l'Incarnationestconsidéréechez Ana Negro comme un mystère du corps et de l'Esprit. Son travail se présentesous la forme d'un récit de vie. Elle explore un monde subjectifoù la connaissance se construit sur l'expériencepersonnelleacquise par les lecturesspirituelles et les études de la peintureclassique. Il n'est pas question pour l’artiste d'élaborer de grandesthéoriesthéologiques, philosophiquesoupsychanalytiques. Sa recherche a plutôtconsidéréuneforme du religieux et l'art commedeux aspects interreliés et codépendants l'un de l'autre.

Ainsi, le corps à travers les rituelsauxquels le soumet la créatrice participe aumêmemystère, à la mêmesacralisation de la mort et de la vie. Elle est à la recherche de la réponse de ce mystère. Sesrecherches sur la présence de la sensibilitépicturale en tant que matièrepremière pose des assises solides à la pratique de son art. Il y a là la possibilité de construire une conceptionde l'engagement du corps dans le processusderéflexion et de création.

Au fil du temps, Ana Negro a sansdoutedéveloppé et acquis la certitude que l'expériencemétaphysiquerejoint l'expériencephysique et esthétique, par ce qu'elles ont en commun, c'est-à-dire le pouvoirdechanger et de transformer la pensée. Tout concoursdansl’œuvre à excepterl’évidencedirecte pour d’autres « figures » plus denses, mouvantes, expressives. Surgit une « corporéité » particulière, alchimique.

Ce travail se veutexaltation, ilest de l’ordre de la célébrationmaisdemeure en état de guet. Noussommeslàdans la situationcontradictoired’avoir affaire à un corps et à son absence, à un embrassement et à safroideurauseinmême de ce quiparaît de la plus grande intensité. Les corps juxtaposés, serrés, étreintssont à la foisenfermés et ouverts en un schèmed’immanence, de dispersion et de concentration et aussid’énergieparticulière de ce qui a priori échappe à la forme et qui en mêmetemps la crée.

Chaque corps estinclusdans la forme d’unautresansvéritablement la rencontrer. Toutest en contactmais de manièresolitaire. Il existe l’approched’uncontactsensorielmaisaussi une séparation. Cela permetl’épanouissementd’unphénomène de pollinisationspirituelle.

A la dissociation de l’image du monde répond une dissociation de l’image du corps. Le corps n’est plus vécucomme structure unitaire et fermée. Ils’ouvre à l’universmétaphysique. La verticalité y joueavecl’horizontalité en passantpardiverseffets de labyrinthe. L’artiste demande implicitementd’yentrer – peut-être car la divinité y estprésente…

L’artistecrée en conséquence un contactavec elle par la matière sensible sur le mode de la fascination. Celle-ci ne cherche pas le fantastiquemais le vertigeattirant de la purepossibilité. L’espritestdonctoujoursprésentpourl’apparitiond’un paradoxal jardin des délicesou un camp de douleurloin de toutetrivialitéphysique. Plus que la puissance du corps c’estparadoxalementcelle de l’âmequiconstitue le rapport entre le visible et l’impalpable. Le premier devient la présence du second.

Noussommessoumisautemps et la réalitéoù le corps ne se livreparfoisqu’enfragments. La peintured’Ana Negro en fait surgir des momentsexceptionnels. Ilssont des substances flexibles. Dansleurpresqueinsaisissable, leur impalpable ilsaccordent des concordancesinfinies et fugaces Des intensitésaussi. Elles se liquéfientdans les toilespourquellesrestent des momentsrévélateurs et des soufflesverticaux. Maisdans un autresens et par cettetraversée un journousdevenonségauxauxanimaux :muets. Nousn’aurons plus besoin de parler. Nousmangeons le monde en l’éprouvantdans ces soufflesissus de la nuit des corps pourqu’ilsdeviennentlumière. Ana Negro rappelle que l’êtren’estpasfait que de chair. Le souffle de l’animaestnécessaire. L’artisteouvre une grande voie de lumièreafin que nousn’ayonsmême plus besoin du troc des mots. Ilsparlentmuets à l’intérieur de la peinture, ils y résonneront à l’unisson de la solitude.

Ce travail instaureune re-naissance. Elle devienteffluve physique, chair spirituelle et matière de notreémotion. Elle crée la présence en devenant chair mentale et pulsation. Ana Negro ouvre des galeries, des passages inconnus, des raccourcisoubliés, d’autrescroisementsvers des cheminsignorés. Ilfaut les franchirafin de progresservers le silence. Non celuiquiterrassemaiscelui de la communion. Même si elle sembleimpossible. Ce travail avance vers le silence et l’espace. Celui-ci n’est plus le lieu non seulement des corps mais le lieu en nousrendu visible en ce tempsoùnoussommessuspendusau-dessus du vide.

Unetelleapprocherelie sans lier. Elle ouvre. C’est un champ de forces, un théâtremagnétique. Elle devient plus qu’humaine. Nous voyons dedans commedans la vraiematière. Elle nous traverse sans que nous le sachionsvraiment : nous l’éprouvons. En cesensces oeuvres sontlabyrinthes, trajets, souffles, croisements, directives, cryptes. Cesont des ondulations, des traces, des failles, des soulèvements, des entrailles. Ellesdisentl’innommable.

De telles oeuvres font aussiremonter du dedans pour qu’ils’ouvre. Et mêmes’ilexisteuneséparation, unesexualitédanscettepeinturecelles-ci appellent – par delà la séparation - l’union par ondulations et par rayonnements. Il existe en conséquence une physiquesurnaturelle de la peinture. Ellesoufflel’espace, se débatavec lui. Elle propulse, libère, soulève.

C’estaussipour Ana Negro un combat, une luttedepuistoujourspour ce qu’iladvient. L’œuvre porte devantl’étonnement du Mystère. Ni celui de la terre, ni celui du ciel, ni celui de la mort, ni celui de la vie :celui de l’entre. Car toutvrai art gardetoujourscettefacecachée. Ilvient de la nuit et du jour, du momentoùnousavonscommencé à balbutier et dans ce que nousavonspour la premièrefoisentendu du silence et vécu de l’abandon.

Toujoursrongée par le doute, la créatrice reste à la mesure du besoinqui la « possède ». Safaim la dévoremême si troppeu de monde reconnaîtencore ce que son travail implique. Mais partir, commel’artiste le fait, à la recherche de la « vraie » peinturedonnesens à sa vie.

Mais ne telleaventure ne peut se vivre quedansunecertaine solitude. Ce quiest de l’ordre du périssable, du non permanentestbanni de l’œuvre. L’artiste y retientl’émotionémulsive de l’éphémèredans la pérennité de l’élévation.



Comentarios