Ana Negro Et Les Ardents Sanglots

Jean-Paul Gavard-Perret.  2011.  Correspondance personnelle. 

Le travaild’Ana Negro s’enracinedans la substance du corps humain. Celui-ci se retrouvesoumis à l’actionqui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre l'être et l'Autre ».

Onpeutcomprendrealors ce que signifie la notion« de corps au-delà des corps »élaborée par Didi-Hubermandanssathéorie sur la dissemblance de la figuration. Mais on peutremonter encore plus loin. A l'Épître de Paul aux Corinthiens. Ce texte est crucial pour saisir toute l’idée du corps premier et second, terrestre et céleste. « Toute chair n'est pas la même chair; mais autre est la chair des hommes. Il est semé corps animal il ressuscite corps spirituel ».L'expérience du rapprochement des corps et des sexes devient une manière spirituelle d'appréhender lemonde dans sa complexité d’émotion et de force. L'intuition vive d'unesorte de présencemystérieuse, de quelquechoseouéventuellement de quelqu'unau-delà des limites habituelles de l'expérienceHumainesurgit.

Ana Negro disposeainsid'aumoinsdeuxmodes de pensée. La penséeréalistepourqui une "tableest une table". À l'opposé elle esthabitée par une pensée à caractèresymboliquequi lui permet de créer. C’estévidemment sur ce mode de pensée que repose la possibilitémême de son langageartistique. Poussé à cette limite ilpermet de rendrecompte de son expérienced'untoutAutrequiéchappe – en s’appuyant sur des normes classiques - à toutlangageconventionnel.

L’œuvredevientle scandaleradieux de la vie et de la mort, du plaisir et de la douleur. Ce passagecontinuel de l’un à l’autreconstitue le moyenprivilégiéd'une mise aumystère des corps. Ilestavanttout lié à une idéed'altérité plus que de la dissemblance (Plotindisait :« la dissemblance à soi-mêmedeviendra la dissemblance à Dieu »…).

Surgit en conséquence la recherched’unabsolu « afin de rappelerl'hommeauxchosesspirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin). Pourautantle corps quiemporte le regarddansl’œuvred’AnaNegrin’est plus celui de la béatitude exaltante. La figuration – en partant du réalismemais en s’enéloignant - rapprocheinconsciemmentd’une« nuitsexuelle » (Pascal Quignard).

L’artistemontre comment nous échappons au corps tout en n'étant rien sans lui. Il est notre rien d’autre. Son impossible approche – surtout lorsqu’il s’agit du corps de l’Autre - atteste l’absolu du rien. Mais en même temps il le nie. Et c’est bien là toute la force de l’œuvre d’Ana Negro : ses tableaux deviennent « Les sanglots ardents » dont parlait Baudelaire.

Un lien existe entre le sujetvu et celuiqui le regarde. Toutefoiscetteconnexion ne se prête à une lecture immédiate. Le corps recréé est sans doute désirable néanmoins aucune offensive n’est possible face à lui. C’estd’ailleurs ce dontBarthesrêvaitpourl’érotique. En elle et selon lui le désir a nécessairement un objetmaisilconvient à un artiste de nepas en faire un objet.

Cela n’estpas simple. Toutefois Ana Negro réussit à trouver une sidérationinsécable de la désidérabilité. Il en vaainsi du désir de l'œuvre que le désirdanssacomplexité ambivalente ouvre en son travail. Iln'ensignifie par l'arrêtemaisl'ouverture de l'ouverture :nuditéofferte, étendue non consommée Chaqueétreinteabrite un videlàoùl’imagedevient le miroir brisé du simulacre. Elle est la visionremisée et l’aveu contrarié. Au milieu des fantômes. N’est-ce paslà la tentative de transgressiond'unnouvelhumanisme ? Ana Negro n’abordepas la question du sacré du corps d'unpoint de vuethéologiqueoupsychologique. Elle opte pour une approche sensible, esthétique, personnelle, intuitive et subjectivebasée sur une dynamique de recherche et de découverte.

Elleengagechaque corps la tentatived’unrapport à l’autre en un rituel de métamorphose. Ildevient – aumoinspour une part - symbole de la « pierrevivante », image par excellente de la survivance. Se situetoute la question du corps animal et de sadissemblance à l'image de Dieu..De même que l’image de la lutte entre les corps et le Corps, entre l'Esprit et les esprits, en un espoir de réconciliation des genres et des sexes. Maissurtoutl’artiste ne montrerait-elle l’impossible « pas au-delà » qui permettrait atteindre l'altérité.Ellerendraitainsil’être à la tragédie – oul’évidence – de sasolitudepremière.



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